Parures
Ethniques
Le culte de la beauté
Bérénice Geoffroy - Schneiter
Editions Assouline - 2001
Bérénice
Geoffroy-Schneiter, journaliste à Beaux Arts Magazine, archéologue
et historienne de l'art de formation nous livre à travers son
ouvrage "Parures Ethniques- le culte de la beauté"
une réflexion approfondie et détaillée sur l'art
de se parer chez les peuples non-occidentaux.
Celle-ci est accompagnée de photographies d'archives, de collections,
d'artistes qui sont une invitation à la découverte de
nouvelles cultures et de nouveaux langages au travers de la parure.
Entretien
avec Bérénice Geoffroy-Schneiter.
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Votre ouvrage "Parures Ethniques" aborde l'art de
se parer comme un élément clé de civilisation.
Quelle a été l'origine et la genèse de votre
livre?
La genèse du livre est liée à une approche
pédagogique consistant à apporter un nouveau regard
sur les civilisations non occidentales.
En 1999, la publication de l'ouvrage "Arts Premiers" aux
Editions Assouline présentait une étude sur la terminologie.
Ainsi, l'expression "Art Nègre" employée au
début du XXe siècle pour désigner l'Art Africain
et Océanien a été remplacé par le terme
"ethnique".
Cette étude a révélé une richesse du vocabulaire
et une diversité de langages. Aussi, il est apparu important
de présenter la notion de parure dans son sens le plus large
en faisant référence à la peau, la scarification,
au tatouage, à la peinture corporelle, au vêtement et
au bijou.
Il était intéressant
de replacer la parure comme un élément clé de
civilisation, un langage visuel, un signe d'appartenance à
une tribu, une marque de reconnaissance.
La parure ne se réduit pas à de simples accessoires,
elle un langage identitaire qui s'inscrit dans le temps et dans l'espace.
Le bijou est le résumé d'une civilisation, d'une culture.
Pour les peuples non-occidentaux, il constitue bien souvent leur seule
fortune, la cristallisation des superstitions et des croyances, la
marque de différences sexuelles.
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La
parure et plus particulièrement le bijou est il le privilège
de la femme?
Chez les peuples non-occidentaux, le bijou n'est pas l'apanage
de la femme. Il est tout autant masculin que féminin. A travers
la parure masculine on peut déceler un ensemble de codes et
de signes.
Le bijou apporte des indications sur le statut social. Ainsi, le port
de colliers de perles de cornaline, de bracelets de cuivre par les
chasseurs de tête des Naga d'Inde fournit d'importantes informations
sur la valeur et le rang du guerrier.
Signe de séduction, la peinture corporelle est aussi bien masculine
que féminine.
Chez les Peul Bororo du Sud du Sahara, les hommes à l'occasion
de la fête du "Gerewoll" donnent à la peinture
corporelle un sens érotique. Pour mettre en valeur les yeux
et les dents, la peau est décorée de point de damiers
; certaines parties du corps sont soulignées de traits de couleur.
La parure est un signe
d'appartenance ethnique comme le port du labret chez les Makoundé
du Mozambique. Ce sera le matériau qui apportera une distinction
de sexe. Pour les hommes, le labret sera composé de petits
morceaux de bois, alors que pour la femme se sera un disque de métal
ou d'ivoire.
La parure chez les hommes est aussi la marque de virilité et
de bravoure, par exemple le port de "bijoux-ornements" en
canine de sanglier placés dans les narines chez les Asmat de
Nouvelle Guinée.
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Ce
corps paré, orné n'est il pas sujet à une certaine
souffrance ?
L'expression
: "Il faut souffrir pour être belle" est un adage
qui est universel.
Dans le domaine de la parure, cette souffrance n'est pas gratuite,
elle répond à la notion de sacrifice où la torture
est ici acceptée.
Ornement et orné, le corps est métamorphosé pour
accéder non seulement au culte de la beauté mais aussi
pour marquer une identité
La métamorphose
et la déformation du corps correspond à un langage visuel,
à un signe identitaire.
Ainsi les Mangbetu du Zaïre déforment le crâne,
sculptent la tête afin d'être reconnus par leur communauté.
Cette déformation peut être comparée aux profils
des pharaons égyptiens de l'époque amarnienne.
Néanmoins, cette
métamorphose du corps n'est pas la spécificité
de ces peuples. On la retrouve aussi chez les occidentaux, notamment
avec le modelage de la taille lié à l'utilisation de
corsets comme peuvent le montrer certaines gravures du 18e siècle.
Aujourd'hui, elle s'exprime avec la pratique de l'épilation,
le recours à la chirurgie esthétique à l'exemple
d'Orlan qui transforme et modifie son corps.
A la différence
des peuples non-occidentaux, pour qui cette métamorphose correspond
à une démarche collective et à un signe de reconnaissance,
elle répond chez les occidentaux à une démarche
individuelle, narcissique et à une fétichisation du
corps.
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La
notion de parure est universelle, toutefois existe-t-il des peuples
où le bijou est réduit à la portion congrue?
Si en
Inde, on constate une profusion de parures, où les petites
filles sont parées comme des déesses. En Extrême
Orient et plus particulièrement au Japon, le bijou n'existe
pas.
Le seul élément de parure que l'on peut déceler
est l'épingle à cheveu . Le goût de l'ornementation
se retrouve sur la peau avec le tatouage et dans les étoffes
avec le port du Kimono.
Le tatouage
apparaît comme un véritable "substitut du vêtement"
Il peut recouvrir tout le corps et notamment une partie du visage.
Les femmes Aïnou du Nord du Japon, sont célèbres
pour leur tatouage autour de la bouche.
Si, aujourd'hui sa fonction ornementale aurait remplacé un
caractère propitiatoire et magique, il témoigne aussi
d'une identité et d'une reconnaissance au sein de la population.
Le kimono
véhicule un ensemble de codes, transmet un message et des valeurs
sociales.
Ainsi, le coloris de l'étoffe traduira un code des saisons,
le port particulier de la ceinture évoquera le statut social,
précisera s'il l'on est une jeune fille ou une femme mariée.
Tatouage
et étoffes constituent un véritable langage comme peuvent
le montrer les photos de la page 108 et 109 où l'on découvre
en parallèle "un palefrenier japonais au corps entièrement
tatoué" avec un "kimono de mariée en tissu
de soie".
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Quelle
forme de langage exprime la peinture corporelle?
La peinture corporelle est à la fois une marque de l'éphémère
et un irruption du sacré.
Elle traduit un état temporaire, un moment privilégié
qui soit heureux (à l'occasion du mariage) ou malheureux (
au moment d'un deuil).
Elle est aussi une parure de rite ou de danse qui sublime le corps
dans sa force et sa beauté.
La peinture
corporelle traduit aussi une irruption du sacré.
Ainsi, au Gabon, à l'occasion d'un rituel funéraire,
le corps se pare de blanc, teinte du deuil et de la purification.
On habille le corps pour repousser une maladie. Les joues sont peintes
de stries verticales chez les indiens Moqui pour exaucer la pluie.
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Le
corps constitue un support de signes, un élément sculptural.
Quelle est la place occupée par la main ?
La main est à la fois un élément symbolique et
un support de parure.
Dès l'époque préhistorique, la représentation
de mains sur les parois des cavernes est la marque d'une signature.
Plus près de nous, la main de Fatima, au Maroc, représentée
sous forme de broche ou de pendeloque est une amulette qui concentre
tous les pouvoirs.
Mais la
main est aussi un support de parure.
Dans les pays arabes, le henné recouvrant tout ou une partie
de la main est considéré à la fois comme parure,
talisman, protection et vêtement.
Ornement de la main, la bague représente une grande inventivité
dans la forme et dans la symbolique.
Au Sultanat d'Oman; la bague revêt une fonction talismanique.
Ainsi, quatre bagues au moins pouvaient être portées
sur une main avec une répartition bien définie.
Les bagues en or du peuple Akan évoquent un des sommets de
leur Art , celles-ci ont le pouvoir de transmettre des messages moraux.
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L'utilisation
de matériaux constitue une véritable source d'ingéniosité.
Comment peut-on l'appréhender?
Les matériaux sont très intéressant à
étudier dans la mesure où l'on rencontre une très
grande diversité et une très forte charge symbolique.
Le bijou ethnique peut être composé de plumes, nacres,
cheveux, os, dents de cochon, coquillages, perles de verre, cornalines,
ivoires
; de pierres précieuses (saphir, rubis) et de
métaux précieux.
A travers le matériau, la parure est l'objet d'une grande inventivité
et créativité.
Ainsi, pour le peuple mélanésien, elle peut être
de "matière vivante, organique, végétale".
Les turkmènes créent des parures en argent massif, décorés
de dorures et sertis de cabochons de cornaline.
Pendant longtemps l'or était considéré en Afrique
de l'Ouest comme impur, poussant comme un végétal.
Mais c'est avec le peuple Akan du Ghana que l'or va devenir un élément
crucial, emblème de pouvoir et de richesse. Celui-ci va le
hisser par "sa couleur et son éclat au rang de matériau
de culte".
Les matériaux
présentent aussi, une très forte charge symbolique.
Ainsi, la cornaline a une vertu prophylactique, le corail est un signe
de fertilité, la turquoise est connue pour ses qualités
curatives et apotroaïques.
Mentionné dans les textes védiques, le bijou symbolise
en Inde le sacré. Ainsi, "Vishnu se pare de saphirs, Indra
porte des rubis, Agni des diamants".
Le plus
surprenant est de constater que l'on retrouve l'utilisation de mêmes
matériaux dans des civilisations séparées dans
l'espace et dans le temps.
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Elément
clé de civilisation, comment le bijou peut il apparaître
comme un indicateur social?
La parure revêt des indications précieuses dans
le domaine social et religieux. Son port n'est pas spontané.
Il est présenté à l'occasion de moments spécifiques
de la vie tels que le jour du mariage, la "fête des soixante
ans".
Il est aussi un indicateur religieux, l'expression d'une caste. Ainsi,
Au Tamil Nadu, la jeune mariée arbore un collier qui indique
la caste à laquelle elle appartient ainsi que sa religion.
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Votre
ouvrage présente de très belles photos d'archives, de
collections et d'artistes. Comment s'est opéré votre
choix ?
Le choix s'est porté vers la publication de photos qui soient
esthétiques et qui appellent à une invitation au voyage
au travers du beau.
La danse de séduction au Tchad, nous montre une jeune fille
arborant avec fierté une scarification autour du nombril. On
y découvre sur son corps l'impression d'un dessin érotique.
De même que la femme Mangbetu hisse au plus haut niveau de sophistication
la parure capillaire.
Les photos témoignent aussi de l'importance de la symbolique
comme par exemple le visage de ce croyant hindou imprimé de
prières.
On peut aussi y découvrir un jeu de relations entre la parure
ethnique et la mode, avec la mise en parallèle de l'imagination
débridée de Jean Paul Gautier lors du défilé
prêt à porter de 1999 avec la présentation d'une
Geisha.
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Comment
s'établit la relation entre la parure ethnique et la mode?
A travers
la notion de parures ethniques on retrouve des comportements qui ont
été perdus par l'Occident.
Les stylistes et les grands couturiers se les réapproprient,
les détournent avec beaucoup de poésies.
Ce détournement se traduit par un télescopage du temps,
des matériaux et des usages.
Les matériaux de parures ethniques constituent de nombreuses
sources d'emprunts et de créativité.
Ainsi, en 1967, Yves Saint Laurent, dans sa collection printemps-été,
présente des robes appelées "Bambara" (peuple
ethnique d'Afrique de l'ouest) brodées de raphia, lin, perles
de bois et de verre.
Christian Lacroix, signe en 1999, une robe du soir "kiss me Dogon"
(peuple ethnique du Mali) avec un bustier composé de cuir et
de métal dont la source d'inspiration est liée à
plusieurs ethnies d'Afrique Occidentale.
John Galliano puise ses inspirations dans de nombreuses références
ethnologiques. Dans ses créations on y retrouve sa fascination
du monde de la steppe, l'emprunt de matériaux tels que des
perles colorées portés par les hommes de la tribu des
Dinka dans le sud du Soudan, l'omniprésence de la plume dans
son dernier défilé.
Cette soif
d'ailleurs d'exotisme n'est pas nouveau, elle relève d'un phénomène
récurrent à l'histoire.
Par ce
détournement, on se réapproprie de nouveaux codes, comme
en témoigne le piercing. Marque de fétichisation et
d'une érotisation du corps, il répond à une démarche
narcissique. Il est aussi un signe de marginalisation, voire l'adhésion
à une nouvelle "tribu".
Propos
recueillis par Elisabeth Raboin (Mars 2003).
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